L’humanité a rendez-vous
avec elle-même
En ce début de siècle et de millénaire, il n’est pas
excessif de dire que l’humanité a rendez-vous avec
elle-même. Depuis Hiroshima, elle s’est constituée
en sujet négatif de sa propre histoire en se
donnant la possibilité de s’autodétruire. Cette autodestruction
peut prendre aujourd’hui de nouvelles
formes : outre les armes de destruction massive,
dont la possibilité d’usage est renforcée par la fin
du système de dissuasion nucléaire, ce peut être la
destruction de la niche écologique où nous vivons
(notamment du fait du dérèglement du climat) ou
un mésusage de la révolution du vivant qui peut
conduire l’humanité à en finir prématurément avec
sa propre histoire.
Mais ces défis peuvent être aussi l’occasion,
comme ce fut le cas au cours du processus biologique
de l’hominisation, d’un saut qualitatif, culturel
et politique cette fois, dans la voie de notre propre
humanisation. Nous pouvons « grandir en humanité
», utiliser les formidables progrès que nous
avons réalisés en matière d’intelligence collective
au cours des derniers siècles afin de les mettre au
service d’un réel développement dans l’ordre de
l’être plutôt que d’une course haletante et toujours
insatisfaite dans l’ordre de l’avoir.
Cette question structurelle et mondiale est donc
aussi une question personnelle. L’aventure de
l’humanité se joue à la fois dans la singularité de
chacune de nos vies et dans sa capacité collective à
se construire désormais en sujet positif de sa propre
histoire. Le rapport entre transformation personnelle
et transformation collective ne s’exprime plus
par la vieille opposition entre réformes de mentalité
et réformes de structure. C’est dans la complémentarité
d’une tension dynamique entre ces deux
approches transformatrices que les unes et les
autres doivent êtres pensées et conduites. Il ne
s’agit plus seulement de rêver d’un autre monde
possible. Il faut reconnaître et faire vivre d’autres
manières d’être au monde déjà présentes mais que
nous ne voyons pas.
C’est une mutation qualitative de la démocratie,
prenant le meilleur de la passion et de la raison
humaine, qu’il nous faut réussir, la démocratie étant
pour une collectivité humaine l’équivalent du « travail
sur soi » que mène un individu en quête de
sagesse. Homo sapiens n’est pas, à l’évidence, une
origine, et moins encore Homo sapiens sapiens, car,
comme le note Edgar Morin, il faudrait au moins
parler d’Homo sapiens demens tant notre folie
marque l’histoire de notre espèce ! En revanche,
notre projet pourrait être, doit être tout à la fois
personnel et, au sens le plus noble du mot, politique.
Non pas un projet triste et ascétique, comme
on se représente trop souvent tout ce qui touche à
la sagesse, mais un projet qui nous fait vivre intensément
l’aventure d’êtres conscients dans l’univers,
les autres, loin d’être des rivaux menaçants, étant
alors des compagnons d’un voyage aussi fascinant
que mystérieux.
Encore devons-nous, pour poursuivre ce voyage,
éviter la sortie de route et méditer la forte phrase
de Martin Luther King : « Il faut apprendre à nous
aimer comme des frères ou nous préparer à périr
comme des imbéciles »...
Commentaires Récents